28/08

Un, deux, trois… cent quatorze visages féminins regardent une pièce de théâtre dans une salle obscure. Il s’agit de l’adaptation de Khosrow et Shirin, un poème iranien de Nezami Ganjevi datant du XIIème siècle. Khosrow est le roi de Persie dont tombe amoureuse Shirin, princesse arménienne. Après avoir renoncé à son trône pour cette histoire impossible, elle s’éprend cependant d’un artiste iranien du nom de Farhad. Voilà le drame mis en scène par Kiarostami lui-même auquel assistent ces actrices.

D’emblée, avouons la difficulté qui consiste à regarder d’autres visages regardant pendant 1h30. Mais avouons également qu’une fois prise la mesure du film et rentrés dans sa poésie, Shirin se révèle une merveilleuse œuvre et une réflexion sur le cinéma qui va bien au-delà du simple méta-film. Jamais le hors-champ n’a été à la fois si absent et ressenti. Cette pièce dont les voix nous bercent, est un exercice que le cinéaste lance au spectateur et à sa capacité d’attention pour prouver qu’un cinéma du sonore peut exister – ainsi il a prié avec humour la salle : « Essayez de ne pas sortir à la première demi-heure. Attendez jusqu’au bout de la deuxième, puis je serai content car la troisième demi-heure sera la dernière et je saurais qu’à la fin vous aurez vu tout mon film ». Mais Kiarostami connaît assez bien son médium pour savoir que le gros plan du visage d’une femme peut gagner tous les scepticismes : c’est tout ce qu’il nous concède visuellement. Évidemment, c’est un cadeau miraculeux qui fait l’effet d’une épiphanie. La beauté photogénique de ces peaux candides émergeant de l’obscurité nous tient suspendus à leur moindre battement de cil, à tous leurs microscopiques mouvements de lèvre… Elles font le film. Nous vivons cette tragédie orientale avec leur présence, à travers leurs yeux et pour leurs émotions. La finesse de ce rapport presque intime qui petit à petit nous lie à chacune d’entre elles est la force de ce pari et la splendeur de ce film.

Oscar Duboy